L’agriculture a besoin de fiction

L’agriculture a besoin de fiction
par Charles-Étienne Ferland

Dans le cadre du Prix d’excellence pour les étudiants en agriculture, l’organisme Gestion Agricole du Canada offre aux étudiants l’opportunité d’exprimer leur opinion sur un sujet lié à la gestion agricole. GAC se consacre à l’élaboration et à la distribution d’information spécialisée en gestion agricole au Canada. Cette année, la question est la suivante; Comment l’agriculture peut-elle combler le fossé croissant entre les collectivités rurales et urbaines? La réponse que je propose et, à la fois, le titre de ce billet de blogue : L’agriculture a besoin de fiction.

Je quittais la Convention Canadienne sur les grains organisée par le Canola Council of Canada et le Canada Grains Council qui s’est tenue au Westin de Montréal du 5 au 8 mars 2019. Je repensais aux discours des invité comme Shawn Kanungo, Kyle Jeworski et Justin Kingsley. Ce qui transpirait de leurs présentations, tant dans la forme que le fond, c’était l’importance du storytelling. Ça m’a rappelé un livre que j’avais commencé quelques semaines plus tôt.

Dans son essai « Sapiens : Une brève histoire de l’humanité », le professeur Yuval Noah Harari postule que l’être humain, Homo sapiens, doit son succès à sa faculté de croire en des choses qui n’existent nulle part ailleurs que dans sa propre imagination. Ainsi, l’auteur défend la thèse que, grâce à des inventions telles les structures politiques, les entreprises et les institutions légales, Sapiens parvient à établir des systèmes de coopération humaine à grande échelle. C’est-à-dire que des histoires qui ont un sens pour un groupe d’individus parviennent à donner une direction et un intérêt envers l’accomplissement d’une tâche : depuis la construction de pyramides jusqu’à la recherche contre le cancer. Que l’on la nomme histoire, construction sociale ou fiction, cette idée que l’on entretient, à propos d’un besoin à combler dû au fait que l’on valorise le résultat, permet à la collectivité de s’entendre pour réaliser des projets.

Ce n’est pas une idée novatrice que de proposer une fiction pour servir un dessein. Ça fonctionne! Prenez la populaire série Big Bang Theory qui a fait grimper le nombre d’inscriptions aux programmes universitaires en physique (Townsend, 2011). Ou bien la propagande de la Guerre froide où l’Allemagne de l’Est prétendait que des avions américains répandaient supposément des doryphores de la pomme de terre, et ce dans le but d’unir la nation pour contrer l’invasion (Burns, 2013). Plus récemment, la symbolique est reprise par la série Netflix intitulée Black Mirror (saison 3, épisode 5) lorsqu’un implant cervical fait en sorte que les militaires voient les immigrants illégaux (on suppose) comme des bêtes dépourvues d’humanité, dites roaches en anglais. La cinématographie est un outil exceptionnel pour sensibiliser, éduquer, encourager un certain parcours professionnel (voir Streufert, 2007; Guida, 2015; Rafei, 2016).

Bon, vous comprenez où je veux en venir avec le pouvoir des fictions. GAC cherche une solution pour combler le fossé croissant entre les collectivités rurales et urbaines. J’ai souris quand j’ai lu le titre du concours. Le fossé… Je donne même un exemple dans mon recueil de nouvelles paru cette année (Une dent contre l’ordinaire, Prise de parole, 2019)!

L’anecdote illustre le fossé entre l’urbanité et la ruralité, puisque la téléphoniste (d’un milieu urbain, on imagine ici) a tout de suite pris pour acquis que Chicks faisait référence à un service d’escorte, plutôt qu’à de petits poussins.

On a besoin d’un “Humans of New York” d’histoires de producteurs agricoles pour aller à la rencontre de l’autre. Il y a encore trop d’incompréhension chez les gens qui ne fréquentent pas le milieu rural et agricole sur des notions comme la lutte intégrée, les organismes génétiquement modifiés et l’agriculture biologique, pour n’en nommer que quelques unes.

La semaine verte, l’amour est dans le pré, les courses gourmandes ; ce sont des exemples d’initiatives pour inviter l’agriculture dans la culture populaire. Il faut continuer. Prochaine étape : une série télé sur dix ados de la ville qui passent un été sur une ferme? Une compétition pour la gestion agricole la plus équilibrée en termes d’empreinte écologique tout en obtenant des rendements intéressants? Un sitcom avec le producteur, l’agronome, l’entomologiste, l’entrepôt, les services de livraison? L’agriculture a besoin de se faire désirer, a besoin de nous inspirer et de nous étonner. Elle a besoin de nous montrer sa force, sa beauté. Elle a besoin d’une fenêtre positive, de faire rêver, de nous donner le goût, l’envie d’aspirer comme autrefois à avoir son lopin de terre.

Lien du concours: https://fmc-gac.com/fr/programs-services/national-awards-scholarships-2/

Références